Pourquoi la transmission du patrimoine nous fait-elle si peur ? Comprendre, anticiper et réinventer l’héritage
Par Eric Caraco
Quand on se consacre à construire une thèse de doctorat en droit, on apprend une chose fondamentale : les textes de loi les plus complexes ne servent à rien si personne ne comprend pourquoi ils existent.
Le droit des successions en est l’exemple parfait. Dans des revus (comme Le particulier), chez un notaire, on vous parle de « réserve héréditaire », de « quotité disponible » ou d’« usufruit ». Ce langage très technique n’est pas adapté à tout le monde. Le constat est que sur le terrain, dans la vraie vie des familles et des entreprises, la réalité est tout autre.
Une étude récente publiée par Natixis Wealth Management (« Préparer la transmission de son patrimoine privé et professionnel », mai 2024) révèle trois chiffres qui résument parfaitement ce décalage :
- 74 % des Français estiment que parler de transmission dans la famille reste un sujet tabou.
- 52 % des dirigeants de TPE et PME prévoient de transmettre leur entreprise, mais repoussent sans cesse le moment de s’en occuper.
- Seuls 34 % des Français pensent connaître suffisamment les règles de la succession.
Pourtant, le sujet n’a jamais été aussi concret : 60 % de la fortune totale en France provient aujourd’hui de l’héritage, contre seulement 35 % au début des années 1970 (d’après la Note du Conseil d’Analyse Économique n°69, « Repenser l’héritage »).
Pourquoi un sujet qui nous concerne tous reste-t-il un tel casse-tête ? En tant que gestionnaire de patrimoine, je vous propose un voyage très simple en trois étapes pour débloquer ces freins et comprendre ce qui se joue vraiment.

- Le grand mélange : quand le patrimoine personnel et l’entreprise s’entremêlent
Pour beaucoup d’entrepreneurs, leur entreprise n’est pas un simple travail : c’est le projet d’une vie, parfois le fruit du travail de plusieurs générations. C’est ce qui rend la transmission professionnelle si délicate.
Dans le rapport de Natixis Wealth Management, l’experte en ingénierie patrimoniale Sophie Giraud-Marchan résume très bien cette réalité :
« Chez nos clients entrepreneurs, les patrimoines privé et professionnel sont souvent imbriqués. Il convient alors de considérer le patrimoine comme un écosystème global pour apporter des solutions pertinentes […] Organiser une succession consiste à envisager une transmission matérielle bien sûr, mais aussi à repenser la gouvernance de l’entreprise. »
Transmettre une entreprise, ce n’est pas juste signer un papier chez le notaire pour donner des parts sociales. C’est anticiper qui va diriger demain, protéger l’outil de travail en cas d’accident de la vie et éviter que la fiscalité ne coule la société.
Sur le terrain, des outils fantastiques existent pourtant, comme le pacte Dutreil, qui permet d’exonérer jusqu’à 75 % de la valeur de l’entreprise lors d’une transmission familiale, sous certaines conditions d’engagement. Lors d’un récent colloque sur le droit des affaires, un collègue chercheur me confiait :
« Dans nos études, nous constatons que les chefs d’entreprise voient souvent le droit comme une contrainte ou une menace fiscale, alors que c’est exactement l’inverse : c’est un formidable outil de protection et de pérennité s’il est préparé à temps. »
- L’argent, la mort et la famille : lever le tabou
Pourquoi remet-on toujours à plus tard la rédaction d’un testament ou une donation ?
Parce que parler d’héritage, c’est parler d’argent, de vieillesse et de décès. Trois sujets particulièrement difficiles à aborder à la table du dimanche.
La sociologue Anne Gotman (L’Héritage, Éditions PUF) l’explique parfaitement :
« Il existe une valeur symbolique de l’héritage, quelle que soit la valeur du patrimoine. On n’hérite pas seulement d’un bien. À travers la part que l’on reçoit, c’est la place dans la famille qui se joue. »
Quand un parent donne un bien à l’un de ses enfants, la question n’est pas seulement financière. L’autre enfant peut se demander : « Pourquoi lui et pas moi ? Est-il plus aimé ? ». Ce manque de communication du vivant des parents débouche sur des conflits moraux ou judiciaires dans 30 % des successions.
Pourtant, donner de son vivant — quand cela est possible — permet d’expliquer ses choix et de protéger ses proches. Selon l’Insee (2021), 87 % des donations proviennent des parents. Elles prennent la forme de dons d’argent (52 %) ou de logements (49 %), souvent pour aider un jeune à financer ses études ou son premier achat immobilier.
De plus en plus de personnes choisissent d’ailleurs de donner une partie de leurs biens à des fondations ou des associations pour soutenir des causes qui leur tiennent à cœur, s’inspirant de la tradition du give back (rendre à la collectivité).
III. Figurez-vous qu’au XIXe siècle, on débattait passionnément de l’héritage !
On pense souvent que les règles d’héritage ont toujours été fixées ainsi et qu’on ne peut rien y changer. C’est faux.
Lors d’une conférence organisée par le Club des Bons Ancêtres (avril 2024), la chercheuse et enseignante en philosophie politique Mélanie Plouviez (Université Côte d’Azur) a rappelé une vérité historique captivante : au XIXe siècle, l’héritage était au cœur de toutes les discussions dans la société !
Alors qu’aujourd’hui le débat public se résume souvent à savoir s’il faut augmenter ou baisser les impôts sur la succession de 1 ou 2 %, le XIXe siècle regorgeait d’idées audacieuses :
- Un sujet de société central : En analysant la bibliothèque numérique Gallica, la chercheuse a découvert plus de 70 000 ouvrages du XIXe siècle consacrés à ce thème. Tout le monde en parlait : les philosophes, les hommes politiques, les écrivains.
- Redéfinir le sens de la propriété : Des penseurs comme Auguste Comte ou Émile Durkheim proposaient qu’à la mort d’une personne, ses biens ne restent pas indéfiniment privés, mais deviennent en partie collectifs pour financer l’effort national.
- Un capital de départ pour chaque jeune : Des réformateurs comme Thomas Skidmore suggéraient de plafonner les très grands héritages pour distribuer une somme d’argent égale à chaque jeune adulte débutant dans la vie active.
- Le grand débat Marx / Bakounine (1869) : Le célèbre révolutionnaire Bakounine pensait que pour créer une société plus juste sans violence, il suffisait d’abolir l’héritage. Karl Marx, lui, pensait qu’il fallait d’abord changer l’économie globale pour que la notion même d’héritage s’efface d’elle-même.
En conclusion : Préparer sa transmission, c’est exprimer sa vision
Qu’il s’agisse de léguer un petit appartement familial, une entreprise de 50 salariés ou quelques économies sur une assurance-vie, préparer sa transmission n’est pas un acte de résignation, c’est un acte de liberté.
C’est l’occasion de dire de son vivant ce que l’on souhaite construire pour ses enfants, de préserver le fruit d’une vie de travail et de transmettre des valeurs autant que des euros.
Le rôle des juristes aujourd’hui n’est pas de vous noyer sous le jargon, mais de vous donner les clés pour protéger ce qui compte pour vous. Prenez le temps d’en parler en famille et de vous entourer des bons professionnels (notaires, banquiers, avocats) : anticiper, c’est tout simplement offrir la sérénité à ceux qui restent.
Pour aller plus loin (Sources et lectures recommandées) :
- Natixis Wealth Management (mai 2024), « Préparer la transmission de son patrimoine privé et professionnel : un enjeu majeur souvent négligé ».
- Conseil d’Analyse Économique (CAE), Note n° 69 (Décembre 2021), « Repenser l’héritage », par C. Carbonnier, E. Saez et S. Stantcheva. Découvrir la note synthétique du CAE.
- Mélanie Plouviez (avril 2024), Tribune « L’héritage, un modèle secoué depuis deux siècles », Club des Bons Ancêtres.
- Anne Gotman, L’Héritage, Éditions PUF, Collection « Que sais-je ? ».
- INSEE (2021), Enquête sur la transmission du patrimoine et les donations en France. Consulter les statistiques sur insee.fr.
